Après le burnout, voici le brownout...

Le 26/09/2016
Sentiment d’absurdité, d’inutilité, ou pire, de nuisance… une profonde crise existentielle frappe le monde du travail, et les cabinets de psys spécialisés ne désemplissent pas. A l’ère des bullshit jobs, l’épanouissement professionnel est-il devenu un mythe?

Brown out: quand les salariés cherchent un sens à leur travail

Henri n’a plus la foi. Lui qui, il y a peu, sautait dans ses chaussures cirées avant de foncer jusqu’à son entreprise, où il occupe un poste de manager généreusement rémunéré, se force chaque matin à quitter son antre. «Ma fonction consiste à mettre la pression sur les échelons inférieurs, et réduire les budgets. La perversion du système est que je touche une prime d’objectif en essorant les autres. Je me sens laid.»

Henri n’est pas le seul à douter de son labeur. Cette complainte devient même récurrente auprès des psychologues du travail. «Avec l’exigence du toujours plus avec toujours moins, l’encadrement intermédiaire est celui qui souffre le plus. Pris en étau entre les dirigeants et la base, il doit imposer des méthodes auxquelles il n’adhère plus. Le salaire ne suffit pas, quand on est en inadéquation avec ses valeurs, on a un sentiment d’aliénation. Cette crise spirituelle représente un quart de mes consultations» constate Laurence Oro-Messerli, psychologue spécialisée en santé au travail à Neuchâtel (Atoutpsy).

Baisse de courant

Le syndrome a même un nom: le brown out, littéralement baisse de courant. Nadia Droz, psychologue spécialiste du burn-out à Lausanne, préfère le définir comme «une démission intérieure. Le travail n’est plus dans une culture de la valorisation, mais de la performance, avec une multiplication de tâches très découpées qui rend le cœur de son métier invisible. Ce qui aboutit à un sentiment d’inutilité.» Dès 2013, l’anthropologue américain David Graeber dénonçait l’invasion des bullshit jobs (traduisez «boulots de merde»): des emplois en déficit de sens, rongés par des activités aussi chronophages qu’inutiles, notamment dans les métiers de services (ressources humaines, management, communication, conseil…).

Plusieurs ouvrages s’attaquent aujourd’hui à l’incongruité du travail moderne. Avec «Néantreprise. Dans votre bureau, personne ne vous entend crier» (Favre), Marc Estat – un pseudonyme – décrit son quotidien dans une multinationale, rythmé par de soporifiques présentations PowerPoint, avec des collègues s’exprimant dans un jargon standardisé («On switche en anglais à tout bout de champ: on ne réduit pas, on stretch/on ne surveille pas l’heure, on timekeep/on n’a pas des données, on a des inputs»). Cet univers déshumanisé ne peut aboutir, selon l’auteur, qu’à «une démission de chaque individu, soit contractuelle, soit morale». Dans «Boulots de merde! Du cireur au trader, enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers» (La Découverte), Julien Brygo et Olivier Cyran pulvérisent également le salariat. Ils dénoncent notamment les méfaits du «lean management», cette rationalisation des tâches inspirée des usines Toyota qui fait fureur dans de nombreuses branches, et ne laisse plus aucun répit aux salariés. Même l’infirmière est devenue «une opératrice de rentabilité» dont les visites aux malades sont chronométrées…

Pire, le travail serait mortifère car il déprécie tous les métiers à forte valeur sociale, au profit de ceux qui «font de l’argent». Pour l’illustrer, les journalistes se basent sur une étude britannique qui mesure le «retour social sur investissement» de divers emplois, en fonction de leurs effets sur la collectivité. Ainsi, l’agente de nettoyage en milieu hospitalier produit 13 francs de valeur sociale pour chaque franc absorbé par son salaire (8 francs/heure), «en raison notamment de son apport à la réduction d’infections nosocomiales». À l’opposé, le publicitaire, «dont l’activité vise à accroître la consommation» – ce qui permet certes la création d’emplois, mais engendre surtout «un accroissement de l’endettement, de l’obésité, de la pollution, de l’usage d’énergies non renouvelables, sans parler de l’enlaidissement de nos espaces de vie» – détruit une valeur de 14,8 francs à chaque fois qu’il produit un franc de valeur. «Contrairement à l’employée de crèche qui, par l’éducation prodiguée aux enfants et le temps libéré pour les parents, rend à la société 9,53 fois ce qu’elle perçoit en salaire.» Conclusion des journalistes: les salariés du bas de l’échelle sont condamnés à une vie de pénibilité précaire, et ceux du haut au cynisme…